Kool Thing

L'étoile a pleuré rose au coeur de tes oreilles...

07 décembre 2008

CASSANDRA'S DREAM, de Woody Allen (2007)

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En cours de philo, on est justement en plein Arendt/Eichmann, avec l'histoire de la banalité du mal etc. Le Rêve de Cassandre, c'est exactement ça : Allen dissèque l'acte criminel, monstrueux, commis par deux personnes affreusement banales. Ce que nous dit le film, c'est que nous sommes tous des assassins en puissance, que par une réunion malencontreuse de circonstances, on peut tous devenir des monstres. C'est Hannah Arendt. C'est Dostoïevski. Après Crimes et Délits et Match Point, le New Yorkais à lunettes s'intéresse à nouveau au crime et à la culpabilité. Son film est d'une grande puissance dramatique et contient quelques réflexions philosophiques très fortes. C'est sûr qu'on n'est pas dans la profondeur abyssale d'un Tarkovski, mais le Woody parvient à nous servir un très bon divertissement avec un vrai fond, de vrais questionnements universels, de vrais personnages torturés et cohérents.

Pourtant, il y avait de quoi se poser des questions rien qu'en voyant l'affiche : Ewan Mc Gregor, Collin Farrell. Chez Allen. C'est comme Sophie Marceau chez Visconti, y'a un truc qui ne colle pas. Et pourtant, à la surprise générale, les deux acteurs souvent calamiteux, sont ici excellents, formant un vrai duo de cinéma, à croire qu'ils sont vraiment frères dans la vie. La distribution entière est de grande qualité, chaque second rôle semble très calculé, le jeu des acteurs est toujours juste, authentique.

Pendant tout le film, Woody Allen est là où on ne l'attend pas. Ca commence comme un mélange de Ken Loach et de Scorsese, ça se finit en vraie tragédie, jamais un mot pour rire là où on en attend, pas d'histoires d'amour contrariées de bourgeois new yorkais, place à la classe ouvrière anglaise, aux losers magnifiques. Les dialogues ne sont pas aussi bien écrits qu'à l'accoutumée, il manque une petit touche personnelle, ils sont assez froids, désincarnés. Le film a quelque chose de très solennel, avec cette musique grave, parfois lourde, cette mise en scène ample et classique, loin des heurts de Meurtre Mystérieux à Manhattan. On est en pleine tragédie, ça se sent dès le générique de début. L'ambiance est pesante, le poids de la culpabilité pèse sur chaque plan, le film est bavard, grisâtre. Allen créé une atmosphère exceptionnelle, dépressive, presque métaphysique, pleine de suspense, de remords. Le scénario comme la forme est classique jusqu'au bout, le film avance en ligne droite et reste dans sa logique sans jamais s'en écarter d'un millimètre. Allen sait amener ses rebondissements, on voit qu'il a du chemin derrière lui, le papy manie la tension dramatique à la perfection, jusqu'au final magnifique, définitivement tragique.

Il y a des moments de mise en scène absolument magiques qui valent à eux seuls le détour, comme cette formidable scène de meurtre où, juste au moment où la violence éclate, la caméra s'en va derrière une haie : on n'a plus que le son et notre imagination pour visualiser le hors champ. C'est d'une force incroyable. Bref, Woody Allen montre avec Le Rêve de Cassandre qu'il peut être grave et qu'il sait se renouveler. Son film est beau, puissant, profond, passionnant.

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09 novembre 2008

MANHATTAN, de Woody Allen (1979)

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"New York was his town, and it always would be."

Comme Manhattan-la ville, Manhattan-le film c'est un peu l'apologie du bon goût, de la culture et de l'amour  de l'art sous toutes ses formes les plus diverses. Ca discute de Freud, Bergman, Kierkegaard, Böll, ça écoute du Gershwin, du Mahler, ça fait des métaphores à tout va, des références à Fellini, à Chaplin, ça parle de philosophie et de sexe comme certains parlent de sport. Très intellectualiste en apparence, très bobo, mais en fait plein d'ironie et de bon sens. Allen n'admire pas les bourgeois intellectuels new-yorkais, il ne s'en moque pas non plus puisqu'il en est un, il les observe simplement dans leurs déboires avec un regard critique souvent drôlissime et extrêmement fin. Les personnages sont d'une grande profondeur, très attachants, très réalistes. Les dialogues sont écrits avec un génie incomparable, dans le pur style du bonhomme, avec de belles phrases, beaucoup de références culturelles, en mêlant interrogations métaphysico-philosophiques et humour avec maestria.

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Manhattan se situe dans la droite lignée d'Annie Hall, la recette est quasiment la même, en encore plus aboutie : l'histoire d'un écrivain de sketches comiques (dans Annie Hall il était humoriste) à la vie sentimentale et intellectuelle mouvementée. Même couple Allen/Keaton, même sens de l'humour, même gravité derrière la légèreté, même amour de New York, même tumulte des relations humaines et amoureuses. Beaucoup d'analogies donc, mais rien ne paraît déjà vu, aucune redondance à l'horizon, Allen garde la recette de départ mais la renouvelle magnifiquement. Il épice un peu moins, sucre un peu plus et la saveur n'est plus du tout la même. On se régale, le film est un plaisir de chaque instant, il agit comme un viagra surpuissant, stimule l'intelligence et les sentiments, on rigole beaucoup, on pleure un peu, on frissonne constamment de plaisir. Un film mélancolique et désenchanté mais encore plein d'espoir. C'est un hymne sublime à l'amour, à l'art et à New York rythmé de la plus belle des façons par le Rhapsody in Blue de Gershwin.

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D'un point de vue formel, Woody Allen semble atteindre la quintessence de son art. Jamais ses films n'avaient été et ne seront aussi beau. La photo noir et blanc délicieusement granuleuse de Gordon Willis est parfaite, épurée au maximum, la mise en scène est exemplaire, sobre, virtuose sans être pompeuse et trop démonstrative. Les plans sont souvent longs, le découpage est réduit au minimum et est toujours très significatif. Le film est rythmé comme une partition musicale, alternant explosions de trompettes et doux solos de piano, petites séquences burlesques muettes effrénées (superbe hommage à Chaplin, Keaton, Lloyd et les autres) et moments d'intimité et d'échanges verbaux plus doux et posés. On est entraîné et bercé par la cadence si particulière du film, enthousiasmé par la truculence de certains gags et ému par cette harmonie esthétique absolue. Certains plans sont d'une beauté époustouflante, et Allen sait les accompagner de la musique qu'il faut, sait leur donner la longueur qu'il faut pour qu'on frissonne de bonheur et d'exaltation.

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Si le film est tourné en Cinémascope, ce n'est pas un hasard. L'effet est saisissant, toute la grandiloquence de Manhattan, toute sa cinégénie nous apparaissent de façon très nette. Les personnages sont parfois perdus, minuscules, relégués dans un coin du cadre, dans toute leur solitude, égarés dans cette jungle, cette décadence urbaine. L'humain est minuscule, insignifiant, sa vie n'a aucun sens. Et pourtant elle mérite d'être vécue (morale allenienne et bergmanienne par excellence), parce que vivre des moments comme celui du planétarium (scène d'une beauté renversante), comme cette ballade en calèche dans Central Park, comme ces soirées avec la douce et jeune Tracy devant la télé à manger chinois, c'est une chance, et ces moments de bonheur donnent tout leur sens à note existence. Isaac s'en rend compte trop tard. "Crois un peu plus en l'humain" lui dit Tracy avant de partir. Leur dernier échange est bouleversant. Puis il y a ce dernier petit sourire de Woody, ce léger regard dans le vide qui transpercent le coeur (jamais le gars n'a paru aussi sensible à l'écran), puis quelques plans de Manhattan, et le noir final, le générique qui commence à défiler. A ce moment là on ne peut que crier au chef d'oeuvre. Tant que Woody Allen nous offrira encore des moments de bonheur et d'émotions pareils on ne peut que croire encore en la magie du Cinéma.

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18 octobre 2008

TAKE THE MONEY AND RUN, de Woody Allen (1969)

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Take the money and run doit être le second long-métrage de Woody Allen si je ne m'abuse, dans les tout débuts de sa carrière en tout cas. C'est donc forcément maladroit, un peu fourre-tout et bordélique, mais la démarche a le mérite d'être réellement sincère. On n'est pas dans les chefs d'oeuvre du gars (Hannah and her sisters et consorts), ici le but est essentiellement de divertir par le rire. Et c'est indéniablement réussi. Le film a quelque chose de timide, l'humilité de son auteur-acteur est déjà touchante, Woody est déjà un futur Grand du cinéma. Ce n'est pas encore le temps des vertiges métaphysico-sentimentaux à la Annie Hall mais il y a déjà quelque chose de presque philosophique là-dedans, un truc inexplicable qui émeut autant qu'il amuse qui émane du jeu d'Allen et de l'écriture des dialogues. Une poésie chaplinesque se dégage de certains gags, de certaines mimiques, de certains plans, de certaines répliques. L'efficacité de l'humour d'Allen ne reposait pas encore essentiellement sur l'écriture des dialogues, il y a d'ailleurs beaucoup de moments dans le film qui sont quasi-muets où l'humour est surtout visuel. On se croirait revenu au temps du burlesque, Woody/Virgil est un peu un Keaton moderne, aussi drôle, aussi poétiquement flegmatique.

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Pourtant, d'apparence, Take the money and run a surtout l'air d'une grosse farce, un pudding bien gras, assez succulent mais un peu inconsistant. Les gags s'enchaînent, ça mitraille, on rit beaucoup, mais le film va-t-il plus loin qu'une suite de sketches certes drôles mais insensés ? A mon sens oui, ça va bien plus loin, car comme dit, il y a dans l'absurdité des gags une sorte de poésie désenchantée, un constat social inquiétant, le film baigne dans un pessimisme ambiant : les marginaux n'ont pas leur place dans notre société.

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Le cruel et rituel cassage de lunettes

Comme du temps du burlesque, le corps est sans cesse battu, maltraité, le marginal est exclu, pauvre, dévalorisé, on l'emprisonne, on lui casse ses lunettes par pur méchanceté. Le monde est vil, cruel, seul l'amour permet de s'en sortir. L'amour de Louise (Janet Margolin) donnera un but à Virgil, sa kleptomanie se transformera en instinct de père de famille, qui faute de trouver une situation sociale, vole pour manger. Alors, bien sûr, la caricature et l'auto-dérision vont tellement loin qu'on n'a pas le temps de s'émouvoir, mais force est de constater que Woody cache bien son jeu et que son second film est d'une richesse assez déconcertante.

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Le film est rempli à raz-bords d'idées souvent géniales et stimulantes. L'humour est fin et intelligent, les gags sont très inventifs (certains tombent un peu à l'eau, mais ils sont assez rares pour qu'on pardonne), on s'amuse énormément à voir le jeune mais déjà si bon Woody jouer. Allen attache déjà une grande importance à la forme et surtout à la novation formelle, et Take the money and run amorce déjà le principe du génialissime Zelig (un autre film sur la marginalité, mais beaucoup plus abouti) sorti près de 15 ans plus tard. Les deux films sont effectivement réalisés comme un documentaire absurde, avec une voix-off ironique omniprésente, de fausses images d'archives et de fausses interviews prodigieusement drôles. Ici, ce concept est surtout un prétexte comique qui critique avec humour le sensationnalisme des médias, ; dans Zelig, il est abordé avec plus de logique et d'intelligence, bien au-delà du simple prétexte.

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Visuellement, on constate une certaine recherche au niveau des cadrages et du montage notamment. Bien sûr, ça sent les débuts, c'est parfois très maladroit et brouillon, mais parfois aussi très réussi. Le style "caméra à l'épaule" un peu chaotique de certaines séquences annonce l'esthétique des films d'Allen des années 90, avec cette caméra portée, tremblante, hésitante qu'on retrouve dans Manhattan Murder Mystery 25 ans plus tard notamment. Take the money and run est donc un vrai film de début de carrière avec tous les petits défauts qui vont avec, certes, mais aussi un film sincère et poétique, véritable matrice dans l'oeuvre de Woody Allen et dont on retrouve nombre d'éléments dans ses futurs chefs d'oeuvre. Très drôle, très bien écrit, indispensable pour les fans du gars.

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