18 octobre 2008
LE CHAGRIN ET LA PITIE - Chronique d'une ville française sous l'occupation, de Marcel Ophüls (1969)
Ce
film-mémoire mélange des images d'archives jusque-là
inédites (actualités françaises, allemandes et
anglaises notamment) et donne la parole aux habitants de
Clermont-Ferrand. Ainsi, des personnages célèbres ou
inconnus, français et étrangers, témoignent de
la diversité de leurs expériences sous l'occupation
allemande.
Ce qui suit contient des morceaux d'une synthèse que j'ai dû faire sur le film pour le cours d'histoire...
Documentaire français réalisé en 1969 par Marcel Ophüls (fils du grand Max Ophüls), Le Chagrin et la Pitié avait été initialement tourné pour l'ORTF et donc destiné à une diffusion télévisuelle. Sous la probable pression de certains éléments du gouvernement de l'époque, l'ORTF décida finalement de décliner les droits de diffusion du film, sans doute à cause des questions polémiques qu'il soulève qui pouvaient nuire à l'image de la France.
Tourné et monté en 9 mois, le film a fait l'objet d'un travail gigantesque et se voit bénéficier d'une sortie en salle en France en 1971, deux ans après son achèvement. Grâce au bouche-à-oreille, Le Chagrin et la Pitié fut relativement bien accueilli par le public. Il reçu le Prix Georges Sadoul (qui récompense les premiers et seconds films de réalisateurs débutants) en 1970 et fut nominé pour l'Oscar du Meilleur Film Etranger en 1970 également. Même outre-Atlantique il reçut un succès assez inattendu. Pour la petite anecdote, dans le film Annie Hall de Woody Allen, une scène se passe dans une salle de cinéma new-yorkaise qui projette Le Chagrin et la Pitié, preuve de la certaine notoriété du film, contre toute attente.
Le film sera interdit plus de dix ans à la télévision française, jusqu'à l'arrivée de la gauche et Mitterrand au pouvoir en 1981. Sa diffusion réunira plus de 15 millions de français. Cependant, si Mitterrand rend la censure plus laxiste de sorte que la diffusion du film soit autorisée, il refuse toujours de reconnaître les erreurs de Vichy.
La vision très négative que montre le film de la population française sous l'occupation ne correspondait pas à celle d'une France « unanimement résistante » qu'aimait entretenir De Gaulle ainsi que toute la droite française et le Parti Communiste, d'où l'hostilité du gouvernement envers Le Chagrin et la Pitié. Le film fut accusé notamment d'anti-patriotisme.
Le film raconte les cinq années d'occupation en France, de 1940 à 1945. S'il s'attache plus particulièrement à la ville de Clermont-Ferrand, il ne relate pas que des événements qui se sont déroulés dans cette ville. Dans un premier temps, c'est même la première offensive allemande et la première défaite française de mai 1940 dans ses détails que nous raconte le film, à travers des images d'archives tirées essentiellement d'actualités d'époque allemandes et françaises :
Actualité propagandistes allemandes
C'est bien d'un effondrement dont parle la première partie du film. L'effondrement d'un pays, de ses valeurs, de ses croyances. Avec l'occupation allemande, c'est un véritable fléau qui s'abat sur la France. Le film décortique alors le basculement du pays dans la collaboration et le pétainisme. La terreur règne, la méfiance, la psychose s'installent peu à peu, mais aussi la Résistance et la collaboration. Ainsi, ce premier temps du film est essentiellement didactique. On nous énonce des faits historiques, on nous explique leur déroulement, leur enchaînement par le détour d'images d'archives et d'interviews. L'intérêt est surtout historique, ce n'est que dans sa deuxième partie que Le Chagrin et la Pitié devient fortement polémique et courageux. Dans ses deux premières heures, il situe le contexte, pose l'ambiance, éclaire certains faits parfois méconnus ou étouffés qui expliquent beaucoup.
Dans sa seconde partie, Le Chagrin et la Pitié devient réellement passionnant. C'est là qu'on se rend compte de sa force, de son courage, de sa dimension politique incomparable, de son importance historique dans l'évolution du rapport des Français à la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Le film brise morceau par morceau l'idéal d'une France « unanimement résistante » entretenu par De Gaulle. Le mythe résistancialiste s'effondre sous nos yeux, on contemple avec horreur une France divisée, déchirée, psychotique, où règne la traîtrise et la terreur. Après trente ans de mensonge, la vérité historique est enfin révélée et le film amorce le processus de reconnaissance de la responsabilité du gouvernement français dans les horreurs commises lors de la Guerre. Marcel Ophüls lève le voile et, en interviewant aussi bien les vichystes que les Résistants, oppose ironiquement les points de vue. La vérité historique se reconstruit peu à peu, la démystification est complète et la Résistance apparaît comme un phénomène minoritaire face à la collaboration, qui était finalement majoritairement et lâchement approuvée par les Français. Le Rafle du Vel' d'Hiv' et d'autres événements qui impliquent les institutions et dirigeants français apparaissent enfin en pleine lumière, cependant ce n'est qu'à partir de l'arrivée de Chirac à la présidence en 1995 que les fautes du gouvernement français et son implication dans la déportation et le génocide seront officiellement reconnues.
Le film amorce la période de malaise vis-à-vis de l'image de la France sous l'occupation, mais il faudra attendre encore 25 ans pour que le gouvernement reconnaisse ses erreurs. Il faudra attendre 25 ans après ce film, et 50 ans après la fin de la Guerre pour que l'image de cette France unanimement résistante et héroïque apparaisse au grand jour comme fausse, pour que la vérité historique soit révélée et que la France avoue qu'elle s'est mentie à elle-même 50 ans durant. Pour cela, Le Chagrin et la Pitié est un film important. S'il n'a pas provoqué une réaction immédiate du gouvernement qui s'obstinait à nier et tirer un trait sur Vichy, il a au moins ouvert les yeux aux Français et participé à une réaction en chaîne qui conduit 25 ans plus tard à la repentance. Une repentance tardive, mais sincère.

Un juif pendu dans « Le
Juif Süss », film de fiction
propagandiste allemand. Un film choquant et profondément
antisémite dont nous parle le patron d'un cinéma de
Clermont-Ferrand qui s'est vu obligé de ne projeter que des
films de propagande allemands pendant l'occupation.
Le Chagrin et la Pitié ne s'attache pas, comme la plupart des films sur la Seconde Guerre mondiale, aux camps et au génocide juif. C'est plutôt à l'attitude des dirigeants et de la population française face à l'occupation qu'il s'intéresse. Quelques révélations choquantes sur « l'épuration sauvage » au lendemain de la Libération sont faites également, on apprend que la police française aurait torturé des citoyens soupçonnés d'avoir dénoncé des juifs et des Résistants. Le spectacle des jeunes femmes rasées pour avoir été les maîtresses de quelque soldat allemand horrifie, Ophüls dénonce la monstruosité de cette punition par les artifices cinématographiques (montage et musique percutants) pour montrer que ce n'était pas quelque chose de « juste », de « mérité » comme le pensaient De Gaulle et la plupart des Français à l'époque. Pour cela, la film a été interdit à la télévision pendant des années, parce que le gouvernement ne voulait pas encore reconnaître.

Cette femme aurait été
accusée à tort au lendemain de la Libération
d'avoir dénoncé un voisin aux SS et aurait été
torturée par la police française. Elle aurait subi
notamment le supplice de la baignoire.
Ophüls et Andrew Harris (co-réalisateur du film) mettent en scène un véritable opéra, un flot de paroles et de musiques extraordinaire. Les dialogues et monologues s'enchaînent incessamment, les points de vue s'opposent parfois modérément, parfois radicalement. Les interviews mêlées aux archives vidéo et sonores reconstruisent petit à petit le portrait d'une France déchirée par l'occupation allemande et expliquent comment le pays a plongé dans la collaboration puis comment l'opposition s'est réveillée et a progressé, et enfin comment le régime pétainiste en est arrivé à faire faillite.
Sont interrogés notamment :
des militaires allemands
le capitaine Tausend responsable de la région de Clermont-Ferrand
Le général d'état major de la Wehrmacht
Eluar Michel, responsable de la région de Paris
des collaborateurs
Christian de la Maizière, aristocrate français de tendance fasciste
des démocrates libéraux (le pharmacien par exemple)
les diplomates anglais Sir Anthony Eden & Edward Spears
Denis Rake, espion britannique
le patron de l'usine Salamander en Allemagne
des indécis de la classe moyenne, comme les professeurs Danton et Dioney
des enseignants
Marius Klein, marchand
« Le colonel Gaspard », chef d'un réseau de Résistants
des paysans et citadins Résistants
le patron d'un cinéma de Clermont-Ferrand
Quelques personnages historiques également livrent des témoignages importants et passionnants, notamment :
Pierre Mendès-France, ancien Président du Conseil et capitaine du groupe Lorraine
Emmanuel d'Astier de la Vigerie, fondateur du mouvement de résistance Libération, mort deux semaines après l'interview
Lord Avon, Secrétaire d'Etat à la Guerre de Churchill
Dr Paul Schmidt, interprète personnel d'Adolf Hitler
Beaucoup feignent encore l'ignorance : le gendre de Pierre Laval qui maintient que son beau-père était anti-raciste, les deux professeurs Danton et Dioney du lycée de Clermont-Ferrand qui prétendent n'avoir aucun souvenir des lois interdisant les juifs d'exercer dans l'établissement où ils travaillaient, ou encore un marchand qui, pour ne pas perdre sa clientèle, avait publié une annonce dans le journal affirmant qu'il n'était pas juif malgré son nom à consonance juive (Klein).
D'autres se repentissent, d'autres encore avouent leur fierté, leur colère, leur tristesse. Un pharmacien dit à ses enfants :
« Les sentiments qui pour moi ont été le plus fréquents, ça a été le chagrin et la pitié »
Bon, c'est bien beau tout ça, mais mon avis personnel alors ? Et bien étonnamment, le film n'est pas emmerdant une seconde. Je l'ai vu en trois fois, d'accord, mais quand même, ça reste réellement passionnant du début à la fin. D'un point de vue historique, forcément c'est très intéressant, mais d'un point de vue cinématographique également. Le travail de montage est plus qu'extraordinaire, on imagine comment les gars ont dû se prendre la tête là-dessus pendant 9 mois. Le temps d'une grossesse pour accoucher de ce gigantesque bébé de plus de 4 heures qui mêle avec une habilité déconcertante images d'archives (aussi bien des actualités françaises qu'allemandes et anglaises) et interviews d'habitants de Clermont-Ferrand et de personnalités ayant vécu directement les événements (Pierre Mendès-France pour citer le plus célèbre). Les interviews sont filmées assez particulièrement, parfois maladroitement (le caméraman se viande limite la gueule, il change d'angle à l'arrache...) mais toujours avec une sorte de poésie et de grâce plutôt touchantes. La caméra s'attarde sur les mains parfois plus éloquentes que les visages, sur les yeux bouleversés, le décor. Il y a quelque chose de très maîtrisé et délicat quelquefois dans les angles choisis, dans les échelles de plan, et en même temps ce côté prosaïque "pris sur le vif" très scotchant.
Le grand intérêt du film et là où réside tout son incroyable courage, reste son côté démystificateur .Près de 25 ans après la guerre, le film retrace l'histoire de la France, en s'attachant plus spécifiquement à la ville de Clermont-Ferrand, et brise morceau par morceau l'idéal de "la France Résistante" entretenu par de Gaulle. La France sous l'Occupation est montrée ici dans toute sa traîtrise, une France divisée où il ne faisait pas bon vivre. Les Résistants comme les vichystes sont interrogés, Ophüls s'amuse à contraster les points de vue non sans ironie et en restant toujours d'une parfaite neutralité. En même temps, il nous fournit des informations méconnues et passionnantes sur certains événements (on sent un énorme et parfait travail de documentation) sans aucun didactisme pompeux. Le Chagrin et la Pitié prend alors des allures de grand opéra tragi-comique rythmé par un flot de parole incessantes et par les chansons de Maurice Chevalier. Grand filmet passionnant documentaire.
Marcel Ophüls
Matisse ou Le talent de bonheur (1960)
L'Amour à vingt ans (1962)
Peau de banane (1963)
Munich, ou la paix pour cent ans (1967)
Le Chagrin et la Pitié (1969)
Memory of Justice (1976)
Hôtel Terminus (1988)
Novembertage - Stimmen und Wege (1992)
Veillées d'armes (1994)
















