24 décembre 2008
TOUCH OF EVIL, d'Orson Welles (1958)
Comme tout film de Welles digne de ce nom, La Soif du Mal a été malmené par les vilains producteurs qui l'ont remonté à leur guise, tournant même des scènes additionnelles. Quand le Orson a vu cette version, il s'est mis à écrire une sorte de cahier exigeant des modifications au montage. La version que j'ai vu tente de reconstituer le film tel que son auteur l'avait envisagé en suivant ce cahier à la lettre. Je serais curieux du coup de voir la version cinéma pour pouvoir comparer. Enfin, en tout cas, ce remontage tardif est une pure merveille, La Soif du Mal est un grand chef d'oeuvre, puissant, grandiose, majestueux, écrasant de beauté.
A travers cette histoire d'affrontement entre deux flics (un gros alcoolo américain joué par Welles et un beau gosse mexicain joué par Heston) à la frontière mexicano-américaine, Welles nous livre une réflexion fascinante et perturbante sur le Bien et le Mal. Le film, d'entrée de jeu plutôt manichéen (avec le bon et le mauvais flic bien distincts), glisse peu à peu vers la noirceur totale et l'abstraction. Comme la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, celle entre le Bien et le Mal se traverse comme de rien, les personnages ne cessent de la franchir dans un sens et dans l'autre, de sorte que les deux pays, les deux conceptions se confondent totalement. La vie est ainsi faite que chacun agit dans ses propres intérêts, faisant tantôt le Bien, tantôt le Mal. Même le "bon" Charlton Heton finit par user de moyens peu catholiques pour coincer le méchant flic Welles. Et c'est finalement à ce dernier que le film donne raison à la fin. Le suspect qu'il avait désigné soit-disant arbitrairement finit par avouer son crime. Dès lors, le doute s'installe et brouille toutes les idées qu'on s'était faites sur les personnages. Le final, mystérieux au possible, est ainsi un véritable coup de maître.
La Soif du Mal est aussi un grand film sur la dépravation. Dépravation morale, physique, sociale. Tout est corrompu, sal, diforme, même la belle Janet Leigh qui incarnait la pureté finit par être salie et droguée. Hank Quinlan, le flic pourri incarné par Welles, semble être l'incarnation même de la dépravation, gros, crado, salop, alcoolo. Il y a un moment magnifique où Marlène Dietrich lui dit : "Je ne t'ai pas reconnu. Tu devrais arrêter les sucreries." Et lui de répondre : "L'alcool ou les sucreries, il faut bien choisir. J'aurais préféré grossir à cause de ton chili." A ce moment, Welles semble parler de sa propre dépravation, lui qui, 10 ans plus tôt dans La Dame de Shangaï était encore svelte, jeune et fougueux. Hank Quinlan, Orson Welles. Tous deux démiurges dépravés, gros lards despotiques détruits par la vie.
D'un point de vue esthétique, Welles nous montre une fois de plus que le maître c'est lui, comme si à chaque plan il faisait un petit pied de nez au passage l'air de dire "Tu peux pas rivaliser mon pote !". Rien que l'ouverture du film nous en fout déjà plein la vue avec ce plan-séquence immense et magistral, formidable exploit technique. La caméra se ballade dans un énorme studio, suivant d'abord un poseur de bombe, puis une voiture, puis un couple qui marche dans la rue, puis de nouveau une voiture. Elle s'arrête, repart, s'élève dans les airs, redescend grâcieusement, passe en l'espace d'une seconde d'un gros plan à un plan d'ensemble... C'est à pleurer. Le reste du film est tout aussi impressionnant, Welles n'hésitant pas à nous foutre sur le cul au milieu d'un plan tout ce qu'il y a de plus normal au départ, en envoyant d'un coup valser sa caméra au-dessus d'un toit, en effectuant un travelling de folie... Et puis il y a aussi cette scène de meurtre extraordinaire où rien que le travail sur les éclairages (un simple effet de flash) et la virtuosité du montage réussissent à nous clouer sur place. En outre, comme si cela ne suffisait pas, Welles fait preuve d'une audace formelle proprement extraordianire, multipliant les contre-plongées tordues, les grands angles majestueux, les travellings aussi rapides que fluides, les profondeurs de champ démentielles, les cadrages vertigineux... Bref, maîtrise totale, donc. Grand, grand chef d'oeuvre.
Orson Welles
1941 - Citizen Kane ![]()
1942 - La Splendeur des Amberson
1946 - Le Criminel
1947 - La Dame de Shangaï ![]()
1948 - Macbeth
1952 - Othello
1955 - Monsieur Arkadin
1958 - La Soif du Mal ![]()
1959 - Don Quichotte
1962 - Le Procès
1965 - Falstaff
1968 - Une Histoire Immortelle
1975 - Vérités et Mensonges
1978 - Filming Othello








